David_Munro
David Munro : Sexe, Limay et la vérité des corps Moi, c’est David. David Munro. Je suis né ici, à Limay, un 11 septembre 1989. Et j’y vis toujours. Aujourd’hui, je passe mon temps à écrire sur ce qui me fascine depuis toujours : les relations, le désir, la manière dont on se connecte – ou pas. Je collabore au projet LedeclicDating sur ledeclic.press. C’est un peu le prolongement naturel de tout ce que j’ai pu apprendre, parfois le nez dans des bouquins de sexologie, parfois le nez… ailleurs. L’idée, c’est d’apporter un regard un peu décalé, un peu cru peut-être, sur ce qui nous anime. Je suis né à Limay, à la clinique de l’Estrée. Enfin, je crois que c’était encore une clinique à l’époque. Une bâtisse un peu sévère, avenue de la Gare, juste à côté de la voie ferrée. Le 11 septembre 1989. Mes parents, eux, habitaient rue Maurice Berteaux, une petite rue calme qui descend vers la Seine. Mon père était cheminot, ma mère secrétaire à la mairie. J’imagine que les bruits du train rythmaient mes premiers jours, ce grondement sourd, un peu comme une respiration urbaine. Le quartier était alors en pleine mutation. Les dernières grandes usines commençaient à fermer, laissant des friches, des terrains vagues où, plus tard, on irait jouer. C’était un Limay ouvrier, un peu rude, mais avec une solidarité qui se lisait sur les visages. Ma naissance, c’était un an après la grosse grève des cheminots, mon père en parlait encore comme d’une guerre. Une ambiance de fin de cycle, en quelque sorte. Mon parcours, finalement, c’est une sorte de looping. Après des études un peu tâtonnantes – j’ai fait un DUT Carrières Sociales à l’IUT de Vélizy, avant de bifurquer vers une licence de psychologie à Nanterre – je me suis retrouvé à travailler pour une association d’aide aux victimes. Un boulot passionnant, mais éprouvant. On était basés pas loin, à Mantes-la-Jolie, et on intervenait parfois sur les collèges du secteur, y compris à Limay. C’est là que j’ai vraiment compris que la sexualité, ce n’était jamais juste un acte. C’est un langage, un terrain de pouvoir, un lieu de vulnérabilité. J’ai ensuite bossé pour un centre de planning familial à Mantes, rue de la République. On recevait des gens de tous les âges, tous les horizons. C’était un boulot de terrain, concret. Ça m’a éloigné de la sexologie “clinique” pour me plonger dans la sexologie “sociale”. Et aujourd’hui, je rédige pour le projet LedeclicDating. On explore les façons de se rencontrer, les codes, les attentes, dans un monde où tout va trop vite. Je le fais depuis mon appartement, rue Jean Jaurès. La fenêtre donne sur la place, j’entends les klaxons, les gamins qui crient. C’est ça, mon laboratoire. Je n’ai jamais été du genre à prendre les gens pour des cas d’étude. Peut-être parce que je me suis assez pris la tête, moi-même. J’ai eu des histoires longues, courtes, compliquées, libératoires. J’ai connu l’amour fusionnel à 20 ans, celui qui te fait croire que tu vas mourir si l’autre part. Et puis, des années plus tard, j’ai connu ces relations plus calmes, où tu apprends à négocier ton espace. Et j’ai aussi connu le désert. La période où tu ne sais même plus si ton corps t’appartient encore ou si tu l’as perdu dans un boulot qui te pompe tout. Tout ça m’a appris une chose : il n’y a pas de vérité générale. Ce qui est sain pour l’un est toxique pour l’autre. J’ai passé un master en sexologie clinique à Paris, à l’Université, après des années à dire que je n’en avais pas besoin. Ironique, non ? Ce que j’ai appris dans les bouquins, je l’avais souvent vécu dans ma chair ou dans celle des gens que j’accompagnais. Du coup, quand je parle de consentement, de libido, de communication non-violente, ce n’est pas du blabla. C’est un outil que j’ai testé, parfois échoué, parfois réussi. Je me fous d’être un expert parfait. Ce que je veux, c’est être un guide utile. Limay, c’est mon ancrage. Je connais chaque recoin. Je connais la lumière particulière qui tombe sur le Pont de Limay en fin d’après-midi, quand le soleil se reflète dans l’eau et que les péniches passent au ralenti. J’ai traîné sur les bords de Seine, entre le quai Galliéni et le parc du Peuple de l’Herbe, bien avant qu’on le réaménage. C’était un terrain vague, un espace de liberté absolu pour les ados qu’on était. Je connais les odeurs du marché du samedi matin, place de la République, le mélange de fromage, de melon mûr et de la vanille qu’un des commerçants vendait. La ville a changé, bien sûr. Elle a rajeuni, s’est un peu embourgeoisée par endroits, surtout vers les nouveaux lotissements. Mais elle a gardé ses vieux quartiers, avec leurs pavillons en meulière, leurs petits jardins où les retraités échangent par-dessus les clôtures. C’est une ville frontière, entre le Vexin et le Mantois. Toute ma vie, j’ai traversé le fleuve pour aller en cours, pour bosser, pour voir des amis. Mais je suis toujours revenu. C’est ici que je me sens à ma place, pas parce que c’est parfait, mais parce que je connais ses imperfections. Comme pour les gens, finalement. L’adolescence, ici, à Limay, ça s’apprenait à la dure. On avait le collège Albert Thierry, rue de la Résistance. C’était une jungle, une vraie. Mais c’est là que j’ai appris à lire les gens. Voir qui allait s’imposer, qui allait se faire discret, qui allait sortir du lot. On passait nos mercredis après-midi au gymnase des Îles, ou alors on squattait le foyer socio-culturel, Le Colombier, quand il faisait froid. Je me souviens des premiers amours complètement bancals, des regards échangés sur le parvis du supermarché. J’ai eu ma première vraie histoire d’amour, enfin, ce qu’on appelle “vrai” à 16 ans, avec une fille de Mantes. On se retrouvait au square de la mairie, à Limay, le seul endroit un peu neutre. C’était maladroit, tendre, et ça a explosé parce qu’on ne savait tout simplement pas comment communiquer. C’est con, mais je pense que c’est à ce moment-là, en tentant désespérément de comprendre pourquoi ça avait foiré, que j’ai commencé à m’intéresser à tout ça. Le pourquoi du comment. On faisait les cons sur le Pont de Limay à jeter des cailloux dans l’eau, on se racontait des salades sur ce qu’on ferait plus tard. Puis il y a eu le BTS au lycée Adrienne Bolland, les premiers départs, les premiers retours. J’ai vu des potes partir pour de bon, d’autres rester, comme moi. On a traversé l’après-usine, la crise, les petits boulots. C’était une école de la vie, sans diplôme à la clé. Juste une expérience brute. Et ça, en sexologie, ça vaut tous les masters du monde.