Eric Jager : Sexologue, amoureux de Beauvais, et un peu rebelle Salut, moi c’est Eric. Je viens de Tulsa, Oklahoma – ouais, au milieu de nulle part – mais je vis à Beauvais depuis presque trente ans. Et je fais quoi? Je suis ex-chercheur en sexologie, aujourd’hui chroniqueur pour le projet LedeclicDating sur ledeclic.press. On parle de relations, de sexualité, de culture… bref, de tout ce qui fait vibrer les corps et les cœurs. J’ai 45 ans, j’ai aimé, désaimé, recommencé. Et j’ai surtout observé. Beaucoup. Mon adolescence à Beauvais? Un choc. On débarque de l’Oklahoma en 1996, mon père bosse pour une boîte d’aéronautique à l’aéroport de Beauvais-Tillé. Je me retrouve au Lycée Félix-Faure, rue de la Madeleine, avec un français approximatif et une gueule d’américain perdu. Les premières semaines, je mange seul sur les marches de la cathédrale Saint-Pierre – cette folie gothique, la plus haute voûte du monde, tu te rends compte? – et je regarde les gens passer. Un jour, une fille me parle. Elle s’appelait Léa, elle habitait rue des Jacobins. On a traîné des heures au Parc Marcel Dassault, à fumer des clopes douteuses et à s’embrasser comme si on allait sauver le monde. La première fois que j’ai vraiment couché avec quelqu’un, c’était dans un studio rue de la Banque. La moquette puait la bière et le désir. J’avais 17 ans. Je me souviens de tout. Surtout de l’odeur. L’intelligence? C’est pas un truc qu’on affiche, c’est une boîte à outils. À 22 ans, je suis tombé amoureux d’un mec rencontré au MUDO – le musée de l’Oise, avenue Jean Moulin. Un historien de l’art, beaucoup plus âgé. On a duré trois ans, jusqu’à ce que je comprenne que sa douceur cachait une peur panique de l’intimité. J’ai encaissé. Et j’ai appris. La sexologie, c’est venu comme une évidence après une nuit à l’hôpital de Beauvais – une torsion testiculaire, rien de glamour – où j’ai vu des infirmières parler à un patient en pleurs, avec une douceur chirurgicale. J’ai pensé: «Pourquoi personne n’apprend aux gens à parler de leur désir?» Alors j’ai repris des études. Pas à la fac d’Amiens, non – en autodidacte, puis une formation au Diplôme Interuniversitaire de Sexologie à Paris. Mais mon vrai labo, c’était les ruelles de Beauvais. Rue Saint-Pierre, rue des Tanneurs, les conversations dans les bars comme le Saint-Jean. J’écoutais. Je notais tout sur des serviettes en papier. Et un jour, un gars m’a dit: «T’es pas psy, t’es un putain de détective du cul.» J’ai adoré. Pendant quinze ans, j’ai bossé au Planning Familial de l’Oise, rue du 27 Juin. Accueil, écoute, ateliers sur le consentement, les troubles du désir, les sexualités dites «minoritaires». J’ai vu des couples de 60 ans redécouvrir le toucher. Des ados paniqués devant une érection matinale. Des gens en pleurs, des gens qui riaient aux larmes. Puis, fatigue? Lassitude? Non, juste besoin de passer à l’écrit. Aujourd’hui, je rédige des articles pour LedeclicDating sur ledeclic.press. Des trucs concrets: «Comment organiser un speed-dating à Beauvais près de la halle», «Pourquoi le dating culturel au théâtre du Beauvaisis marche mieux que Tinder». Et j’anime des événements – oui, des soirées rencontre à la Brasserie du Théâtre, rue des Jacobins. Le dernier rendez-vous? Une trentaine de célibataires, un thème «Désir et littérature», on a parlé de Duras et de sexe tantrique jusqu’à minuit. Trois couples se sont formés. Je le sais parce qu’ils m’ont envoyé un message. Ça, c’est ma fierté. Beauvais, pour moi, c’est pas une ville dortoir. C’est une peau. Connais-tu la sensation de marcher rue de la Madeleine à 7h du matin, quand les volets sont encore fermés et que le vent sent le pain chaud de la boulangerie Feuillette? Ou le bruit des cloches de la cathédrale qui te tombe dessus comme un rappel à l’ordre? J’habite près du quartier Saint-Jean, dans une vieille maison à colombages. Mon trajet quotidien: descendre l’avenue Victor-Hugo, passer devant le lycée professionnel, bifurquer vers la place du Général-de-Gaulle. Je connais chaque plaque d’égout, chaque banc où j’ai pleuré ou ri. La rue des Jacobins, c’est mon fil d’Ariane. Il y a dix ans, j’y ai rencontré mon ex-mari – on a acheté du fromage chez Fromagerie Vermeulen, et il a souri. Le sourire le plus con et le plus beau du monde. On a divorcé, mais Beauvais, elle, ne divorce jamais de toi. C’est une ville qui te regarde vieillir, avec ses murs en pierre calcaire et ses trottoirs défoncés. Et moi, je l’aime pour ça. Pour son marché du samedi matin où les maraîchers crient les prix. Pour ses nuits silencieuses où seul le passage à niveau de la rue de Clermont rappelle que le monde bouge. Pour son aéroport ridiculement petit d’où je suis parti une fois à Marrakech, pour fuir une rupture. Je suis revenu trois jours plus tard. Parce que Beauvais, c’est mon port d’attache. Pas le plus glamour, non. Mais le mien. Ma naissance? 4 février 1981, à Tulsa, Oklahoma. Une ville de pétrole et de motels, à deux heures de rien. Ma mère dit que la neige tombait – rare là-bas – et que l’hôpital St. John sentait le désinfectant et le café brûlé. Je suis né avec le cordon autour du cou, bleu, pas un cri. Le médecin m’a retourné comme une crêpe, et là, j’ai hurlé. On m’a appelé Eric, comme le fils d’un voisin mort au Vietnam. Mon premier domicile? Une maison en briques, 1421 South Quincy Avenue. Il y avait un chêne dans le jardin. Je n’y suis jamais retourné. Mais tous les jours, quand je traverse le square Pierre-Baudet à Beauvais, je repense à cet arbre. La géographie change, mais l’enfance reste coincée sous la langue. Comme un noyau de cerise qu’on recrache sans faire exprès. Beauvais, cette sous-préfecture de l’Oise souvent réduite à sa cathédrale et à son aérocliport, est en réalité un terrain de…
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