Nathan_Jackman
Nathan Jackman : Sexologie, rencontres et un amour inconditionnel pour Rillieux-la-Pape Salut, moi c’est Nathan. Nathan Jackman. Je suis né ici, à Rillieux-la-Pape, en 1979, et je n’ai jamais vraiment réussi à quitter cette ville. Pas par manque d’envie, au contraire — j’ai bourlingué, mentalement, émotionnellement. Mais les racines, elles, sont restées plantées là, entre le plateau de Vancia et le centre commercial. Aujourd’hui, je suis rédacteur pour le projet LedeclicDating sur ledeclic.press. J’écris sur la sexualité, les relations, comment on s’emmerde magnifiquement ou pas dans le dating moderne. Avant ça, j’ai été chercheur, pas dans un labo aseptisé, plutôt sur le terrain. Le vrai. Celui des corps, des désirs, des rencontres qui ratent et de celles qui vous traversent. Bref, je suis un observateur. Un participant actif, aussi. Depuis le temps, j’ai quelques histoires à raconter. Ma naissance, c’était un 7 juin 1979. À la clinique de Rillieux, je crois — enfin, celle qui se trouvait encore rue Jean-Jaurès à l’époque. Ma mère disait toujours qu’en ce jour de 79, il faisait une chaleur à crever, une chaleur lyonnaise écrasante, que les cigales s’étaient invitées jusqu’à la Saône. Mon père était venu en courant du quartier de Vancia, où il travaillait sur des chantiers. Je suis né avec le cordon autour du cou, une vraie entrée en matière compliquée — première leçon sur le fait que l’accès au monde n’est jamais simple. Les voisins, les Martin, nous ont apporté un plat de quenelles. C’était Rillieux dans les années 70 : un entre-deux, pas vraiment Lyon, pas vraiment la campagne, avec des blocs HLM qui poussaient comme des champignons et des champs qui reculaient. J’ai toujours aimé cette idée d’être né à la frontière. Grandir à Rillieux dans les années 80 et 90, c’était un truc. On vivait avenue de l’Europe, pas loin du fort. Vous avez déjà essayé d’explorer les dessous du fort de Vancia à 14 ans, en pleine nuit, avec des potes ? C’est une école de la vie. La peur, la camaraderie, le goût de l’interdit. Un été, on avait décidé de filmer un “film” avec le caméscope d’un pote, une histoire de zombies. Ça a duré trois jours, on a tout tourné entre le parc de la Commune et le collège Jacques Brel, où je me faisais d’ailleurs régulièrement aligner par un prof de maths qui me trouvait “trop dans la lune”. La lune, c’est peut-être là que j’ai commencé à observer. J’allais aussi traîner au centre culturel Charlie Chaplin, j’étais fasciné par la bibliothèque. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main, surtout des trucs que je comprenais pas à moitié. Sade, Bataille. J’avais 16 ans, je planais complètement. Mais c’est aussi là que j’ai rencontré Élodie, place de la Bascule, une fille qui avait deux ans de plus et qui m’a littéralement ouvert un monde. Elle m’a dit un truc du genre : “Le désir, c’est pas dans la tête, c’est dans le ventre. T’apprendras.” J’ai appris, effectivement. Si je peux vous inspirer un peu de confiance, c’est peut-être parce que j’ai passé ma vie à douter. À me poser les mauvaises questions. À croire que je savais, et à me rendre compte que non. Après le bac, je suis parti faire une licence de psycho à l’université Lumière Lyon 2, à Bron. Le trajet en bus, c’était une méditation forcée. Là-bas, j’ai rencontré un vieux professeur, un certain Monsieur Delaunay, qui donnait un cours sur l’éthique en sexologie. Il avait une voix qui grésillait, des lunettes épaisses et une façon de dire “l’autre est un territoire” qui m’a glacé le dos. C’est lui qui m’a poussé à ne pas rester dans la théorie pure. Il disait : “Nathan, on soigne des corps, pas des concepts.” Alors je suis parti. J’ai travaillé au planning familial, à Lyon, rue de la République. J’ai tenu des permanences ici, à Rillieux, à la maison de quartier de Velette. J’ai écouté des histoires de couples qui s’effondrent, des ados qui avaient peur de leur propre corps, des femmes de 60 ans qui redécouvraient le plaisir. Ce qui me rend compétent, c’est peut-être pas ce que j’ai lu, mais tout ce que j’ai entendu dans le silence d’un bureau exigu, avec le bruit des gamins qui jouaient au foot dehors. J’ai fait une maîtrise en sexologie clinique — un parcours assez classique finalement — mais le vrai diplôme, c’est celui de l’expérience. Et l’expérience, parfois elle fait mal. Elle vous apprend l’humilité. Parce que quand vous avez tenu la main d’une personne qui a honte de ses fantasmes, vous arrêtez de juger. Vous arrêtez de croire que vous avez la science infuse. Mon activité aujourd’hui, elle est à la croisée de tout ça. Le projet LedeclicDating, sur ledeclic.press, c’est un truc qui m’a redonné une voix. J’écris des articles, oui, mais ce sont des articles qui parlent de Rillieux. Pas de la “banlieue lyonnaise” dans l’abstrait, mais de la place de la Bascule, des coins où on se donne rendez-vous sur une appli, de comment le bruit du tramway T3 peut influencer le début d’un rencard. Avant, je faisais des consultations. Maintenant, j’observe, je raconte. Hier encore, je travaillais sur un papier concernant l’impact des nouvelles applications de rencontre sur la façon dont les quadras de Rillieux gèrent leur intimité. C’est croustillant, parfois, et souvent triste. Mais mon boulot, c’est de montrer que la sexualité, c’est politique, social, et que ça se passe aussi ici, dans le froid de l’hiver sur le marché du mercredi matin. Le projet, il me permet d’allier mon passé de sexologue et mon ancrage local. C’est un peu comme si je redonnais au territoire ce qu’il m’a appris. Et puis, écrire, c’est moins solitaire que ce qu’on croit. Quand vous écrivez sur “comment aborder quelqu’un à la médiathèque de Rillieux sans passer pour un relou”, vous sentez que vous touchez des gens. J’ai eu des retours, au supermarché Carrefour, des gens qui me disent “c’est vrai, c’est exactement ça”. Ça fait bizarre, mais c’est bon. C’est utile. Rillieux, c’est plus qu’une ville pour moi. C’est un laboratoire. Regardez : on a le plateau de Vancia avec ses champs, le vieux village avec son église, et puis les grands ensembles, le Mas du Taureau. C’est une ville à plusieurs étages, littéralement. J’habite toujours dans le quartier de Velette, dans un immeuble des années 70, avec une vue qui dégage sur la vallée. Le matin, je prends mon café, je regarde Lyon qui s’éveille au loin. Je connais chaque raccourci entre la rue de Bourgogne et la montée de Balmont. Je sais où les gens se cachent pour fumer un joint quand ils sont ados, je sais où les couples de retraités vont se promener le dimanche. J’ai travaillé à l’école élémentaire Louis Pergaud, donné des conférences au centre social La Galoche, bu des verres au bar Le Rillieux avec des gens dont les parents étaient nés dans cette même salle. La ville a changé. Le tram est arrivé, ça a fluidifié les déplacements. Mais l’esprit est resté : un esprit de frontière, de gens qui ne sont ni tout à fait Lyonnais ni tout à fait ruraux. C’est une ville qui vous marque au fer rouge. Je pourrais partir, vivre ailleurs, mais j’aurais l’impression de tricher. Mon histoire, elle est ici. Mes amours, mes échecs, mes nuits de réflexion sur le balcon à me demander ce que j’ai raté en sexologie avec un patient. Tout est là, imprégné dans le bitume de l’avenue de l’Europe. Alors oui, je suis de Rillieux. Un sexologue devenu journaliste, un gars du coin qui a traversé les modes de rencontre, des soirées au Mitron jusqu’aux applis. Et je n’ai pas fini d’en parler. Pas fini du tout.